Bassem Loukil : « imposer au prochain gouvernement une stratégie africaine »

Bassem Loukil

Bassem Loukil : « imposer au prochain gouvernement une stratégie africaine »

ENTRETIEN. Les patrons tunisiens ont désormais l’Afrique en tête, une nouveauté dans le paysage économique. Les explications de l’homme d’affaires Bassem Loukil.

Au premier étage d’un immeuble siglé Loukil, au cœur de Tunis, cet entrepreneur enrage du retard pris par les réformes, du succès croissant de la corruption et du manque de stratégie africaine de l’État. Avec des patrons et des personnalités tunisiens, il préside le TABC (Tunisia Africa Business Council), qui a pour objectif de mener un travail d’africanisation au sein du monde politique et économique tunisien. Après la visite d’affaires la semaine dernière en Côte d’Ivoire, le Premier ministre Youssef Chahed annonce la venue d’une délégation d’hommes d’affaires dans trois pays africains (Mali, Niger et Burkina Faso), à partir de ce lundi 3 avril. Objectif : examiner les opportunités d’investissement dans la région. Pour Le Point Afrique, Bassem Lakil revient sur la nouvelle stratégie africaine du pays et sur ses propositions.

Le Point Afrique : la Tunisie a-t-elle pris du retard sur le dossier Afrique ?

Bassem Loukil : le Maroc nous a devancés de quinze ans. Quand il a commencé à déployer sa stratégie africaine en encourageant Royal Air Maroc à développer des lignes pour faire de Casablanca un hub africain, nous, on pensait à autre chose. Quand le Maroc a poussé ses banques, notamment Attijari, à s’aventurer en Afrique, à racheter, à ouvrir, nous, on était sur une autre planète. Aujourd’hui, Attijari ou la BMCE sont devenues des banques panafricaines. Ça ne s’est pas fait en 24 heures. Ils ont développé une stratégie, en sont venus à bout, ça leur a pris dix à quinze ans.

Pourquoi la Tunisie n’a-t-elle pas développé la même stratégie ?

Le pouvoir de Ben Ali, dans ses dix dernières années, n’avait qu’un seul but : faire enrichir les membres de la famille. Le langage officiel était beau, mais, sur le terrain, il y avait quatre hommes d’affaires, liés à la famille de Ben Ali, mariés à ses filles, qui avaient le droit de s’occuper de ce dossier. Si ces quatre hommes d’affaires corrompus n’étaient pas intéressés, ça n’intéressait pas l’État.

En 2014, le candidat Essebsi mettait l’accent sur les pays du Golfe, peu l’Afrique…

Le développement de l’Afrique, son taux de croissance, tout cela a échappé à presque tout le monde. Personne n’a vu venir l’Afrique. Pour la plupart, l’Afrique est synonyme d’instabilité, de coups d’État, de pays pauvres à la recherche de crédits. Alors qu’il y a des pays africains qui sont plus développés démocratiquement que nous. Il y a dix ans, le Rwanda était en guerre civile. Aujourd’hui, son économie est florissante. Nous n’avions ni politique ni stratégie de conquête de l’Afrique subsaharienne. Les Tunisiens ont toujours compté sur le marché libyen et donc n’ont jamais ressenti le besoin de s’aventurer en Afrique. D’autant plus que l’homme d’affaires tunisien est frileux, il n’aime pas l’aventure. Il a ses petits marchés méditerranéens, un peu sur l’Italie, sur la France et surtout l’Algérie et la Libye. Quand la Libye a fermé, les exportateurs tunisiens se sont rendu compte qu’il n’y avait pas beaucoup de choix. Que les Marocains, les Turcs et les Chinois se faisaient un régal de conquérir le marché africain alors que ne, nous, on ne pouvait pas. À cause du manque de destinations directes, de la complexité des transports maritimes et de la faiblesse de notre représentation diplomatique en Afrique. Résultat : pas de relations privilégiées avec la majeure partie des pays africains pour demander des faveurs, un flux d’échanges commerciaux plus important. Nous nous sommes rendu compte qu’aucun gouvernement tunisien n’avait prononcé le mot Afrique. Nous nous sommes alors organisés en groupe de travail afin de pratiquer du lobbying, des actions concrètes sur le terrain, d’imposer au prochain gouvernement une stratégie africaine, une vision. On a réussi parce que Tunisair ouvre des liaisons sur les trois prochaines années. Elle a une vision pour développer sept à dix destinations. Elle est en train de profiter de la rentabilité de ses lignes existantes pour investir. On travaille en amont pour créer un flux de courant d’affaires, de tourisme médical, pour justifier le remplissage de ces vols. On travaille sur Douala, Cotonou, N’Djamena pour créer un besoin de venir en Tunisie pour se soigner, pour étudier et pour que les hommes d’affaires tunisiens aillent sur le terrain. En attendant que la diplomatie tunisienne se déploie.

En janvier, le chef du gouvernement a annulé une visite dans trois pays africains, trois jours avant.

Visite annulée un jeudi pour un départ prévu le dimanche. La visite a été recadrée et reprogrammée du 4 au 7 avril. Il y avait une très mauvaise coordination entre la présidence du gouvernement, le ministère des Affaires étrangères et le Cepex. Tout le monde s’est mis à faire n’importe quoi. On ne pouvait pas emmener dans une délégation officielle 125 hommes d’affaires. C’est énorme en matière de logistique en faisant trois pays. On travaille sur une autre mission en Guinée-Conakry : on partait sur 35 hommes d’affaires, on est 48. Je crains le désordre. S’assurer que tout le monde à ce qu’il faut en matière de B to B, ça devient difficile. C’est une question d’image de marque aussi. Il faut assurer. Que dire de 125 ? Quand la liste est arrivée sur le bureau du chef du gouvernement, il était quasiment impossible de continuer la mission sous cette forme. D’où l’annulation.

Souvent, en Afrique, il faut que le président de la République se déplace…

Notre système parlementaire est assez compliqué. L’exécutif est séparé. Ce sera le chef du gouvernement qui se déplacera et, par la suite, je suggère que le président de la République puisse inviter les présidents des pays hôtes, car les Africains aiment visiter. Tout le monde entend parler du palais de Carthage, de Tunis, ce serait bien aussi que ces gens-là viennent chez nous.

Finalement, c’est votre conseil d’affaires qui impulse la conquête de l’Afrique…

Oui. Par conviction, par patriotisme, car on travaille déjà en Afrique, on n’a pas besoin de tout ça. À chacun de nous le rôle et le devoir de contribuer au développement. Si on a demandé la démocratie, il faut qu’on assume. On a tellement subi d’injustices du régime de Ben Ali qu’on s’est dit « on doit tous contribuer à la réussite de cette démocratie ». On ne peut pas lâcher nos armes pour qu’une nouvelle dictature revienne.

Y a-t-il un risque de nouvelle dictature ?

Quand on voit comment les Tunisiens sont en train de réagir, les commentaires, quand on voit les figures de l’ancien régime, corrompues majoritairement car on les a vues à l’œuvre, qui reviennent sur les plateaux télé aujourd’hui pour défendre les acquis de Ben Ali sans mentionner les erreurs, l’injustice et le banditisme de la famille de Ben Ali, ça fait mal et ça fait peur. Les gens apprécient cela aujourd’hui. La nostalgie du régime de Ben Ali prend de l’ampleur. C’est grave, alarmant. À nous de dire « il y a des alternatives, on va trouver le bon chemin, on va sortir de ce tunnel ».

Comment faire, très concrètement ?

Il faut une stratégie claire. Une liste des priorités ne sortant pas des bouquins des pseudo-économistes qui nous donnent des leçons tous les jours. Il faut une vraie évaluation de nos compétences, de nos potentialités, pour arrêter une stratégie pratique et pragmatique. Sur le court terme, car nous avons besoin de quelques signaux positifs. Sur le moyen terme, pour changer les priorités économiques car ce que nous avons aujourd’hui ne donne plus de résultats. Et sur le long terme, penser à la prochaine génération, ce qu’on doit lui préparer, ce qui conditionnera le système de l’éducation, des universités, des programmes. Ça se prépare maintenant. On ne peut plus faire sortir des philosophes en nombre. On a toujours les mêmes filières. Si vous avez le bac avec 10 de moyenne, vous partez dans telle filière. Je pense qu’on a trop d’avocats, mais on en met 3 000 nouveaux sur le marché chaque année contre 12 000 ingénieurs informaticiens. Je préférerais 500 avocats et que le reste parte vers les filières d’avenir. Qu’est-ce qu’on peut faire de 2 500 philosophes par an !

Quelles sont les filières d’avenir ?

Le domaine de la santé. Ses filières sont multiples. La médecine, ce n’est pas uniquement être médecin. Il y a énormément d’autres spécialités qui sont demandées en Afrique, en Europe. Cette dernière a besoin d’infirmiers, de paramédicaux… Pourquoi penser uniquement que médecine = médecin. Le secteur de la santé doit être étoffé et diversifié. Le secteur du numérique est une fenêtre d’opportunité en Afrique pour nous. Pour cela, il faut choisir dans ce théâtre numérique quelles filières, quelles tendances développer qui permettront à la Tunisie d’assurer une forte présence en Afrique. On avait jusque-là un avantage énorme dans ce domaine. Le e-learning, le e-gov, le e-santé… À chaque fois qu’on se rend dans un pays africain, on nous demande de la formation. On a tendance à oublier l’agriculture. Je ne parle pas de l’agriculture traditionnelle. Il faut penser aux besoins de l’Europe, un continent vieillissant – ce que l’Allemagne a compris en acceptant un million de migrants, elle a compris qu’elle avait besoin de sang neuf, d’un million de nouveaux consommateurs. L’Europe est une population vieillissante, mais à fort pouvoir d’achat. Quel genre de produits alimentaires proposer, une combinaison entre produits traditionnels et produits répondant à de nouveaux critères environnementaux. Ça, on n’y pense même pas. Si on a de la pluie, on produit ; si on n’en a pas, on produit moins. Il y a aussi les énergies renouvelables, la transformation alimentaire… L’Afrique va changer ses goûts, son pouvoir d’achat va lui permettre d’être plus exigeante, elle va apprendre le goût du luxe. Il faut anticiper les produits que les Africains vont demander en se projetant dans dix à quinze ans.

Quels sont les pays cibles en Afrique pour la Tunisie ?

Les pays prioritaires : la Côte d’Ivoire, évidemment, le Cameroun, le Mali, le Burkina Faso, le Togo, le Gabon, le Tchad. Des pays qui, traditionnellement, ont toujours eu recours à la Tunisie pour l’enseignement, la médecine. Ils apprécient les compétences tunisiennes. Ce sont des pays où on n’a pas besoin de faire de la publicité pour la qualité des produits tunisiens mais on a la nécessité de les rendre plus disponibles. Quand on les visite, pas besoin de nous introduire, on passe aux choses sérieuses : coûts, logistique, livraisons, partenariats, éventuelles implantations des sociétés tunisiennes, surtout dans le secteur médical et de l’enseignement supérieur. Ce sont des marchés ouverts à une coopération sud-sud. À nous d’intensifier notre présence, nos visites, à nous de nous diversifier. Dans un deuxième temps, on ira en Afrique de l’Est, anglophone. Il n’y a pas de vols directs pour le moment, ce qui rend la tâche plus difficile.

Quels sont les atouts économiques de la Tunisie ?

L’atout majeur : sa jeunesse. Et le niveau d’éducation de sa main-d’œuvre. Quand on visite le Maroc, l’Égypte, on voit la différence au niveau culturel, intellectuel. On peut facilement faire apprendre à un ouvrier tunisien l’utilisation d’une machine, d’un tableau de bord, d’un tableau électronique, lire des plans, beaucoup plus qu’à un Marocain ou à un Égyptien. Autre atout de la Tunisie : sur les quinze-vingt dernières années, malgré les dérapages de Ben Ali, il y a eu le développement de la petite et moyenne entreprise. Nous avions une classe moyenne qui a permis au pays d’échapper à l’extrémisme religieux, qui a permis à la nouvelle génération d’accéder à l’éducation, à l’enseignement supérieur. La Tunisie à l’avantage d’être multiculturelle : nous sommes à la fois maghrébins, arabo-musulmans, francophones et africains. Avec Bourguiba, l’émancipation de la femme a beaucoup aidé à avoir un foyer moderne. Si on n’arrive pas à préserver ces atouts, on effectuera une marche en arrière terrible. Si on ne renverse pas cette descente vers l’enfer, que va-t-on faire des centaines de milliers de diplômés qui sont au chômage, qui attendent un boulot depuis cinq-six ans ? L’immigration clandestine ? Le djihadisme ou l’extrémisme religieux, puisque certains de ces jeunes sont recrutés dans les mosquées ? Ou alors on offre une main-d’œuvre aux barons du marché parallèle. S’ils peuvent gagner deux sous en faisant un aller-retour en Algérie ou en Libye pour ramener de la marchandise de contrebande, gagner de quoi payer son café, ses cigarettes, son jean, ils le feront. On est en train de donner un message à la prochaine génération qui est : diplôme ou pas, y a pas de boulot.

Beaucoup de diplômés au chômage disent ne vouloir travailler que dans l’administration.

Parce que l’administration, c’est la sécurité de l’emploi. C’est beaucoup de flexibilité à ne rien foutre et ils peuvent faire deux ou trois autres activités en parallèle. Souvent, vous visitez des bureaux de fonctionnaires où vous trouvez la veste, un café de trois jours, un bout de cigarette comme s’ils venaient de quitter le lieu. Ils peuvent ne pas y mettre les pieds pendant quatre-cinq jours. Je connais des fonctionnaires qui n’ont pas pris un jour de congé depuis vingt ans, même pas un arrêt maladie. Mais, à chaque fois que vous les appelez, ils sont absents. Vous les retrouvez à la fin de leur carrière : s’ils partent à la retraite en 2018, ils doivent quitter leur poste en juin 2017 afin d’apurer leurs 360 jours de congé… Dans la fonction publique, que l’on travaille où que l’on ne travaille pas, on est traité de la même façon.

Quel est le rôle du syndicat UGTT au sein de ce tableau ?

La plus grande menace pour l’économie tunisienne, c’est le mélange entre la politique et la revendication des droits sociaux des travailleurs. On voit de plus en plus que l’UGTT est devenue un vrai parti politique. Et nous, entreprises, on paye les pots cassés. Sous le mandat d’Houcine Abassi, le précédent secrétaire général de l’UGTT, à chaque pas, c’était un bras de fer entre le syndicat et le gouvernement. Et ça retombait sur la tête du privé. C’est le secteur privé qui fournit des emplois, pas la fonction publique. Accepter en continu des augmentations depuis 2011 de 8 à 12 % c’est de la folie. D’autant que le rendement a baissé de 30 à 40 %. Augmenter sans cesse, ne pas exiger un rendement en contrepartie, s’opposer à toute sanction, c’est impossible. Beaucoup de sociétés sont en difficulté financière à la suite des multiples grèves de 2012 et 2013, parfois sans justification. Où l’UGTT est-elle quand une société ferme ?

Les professionnels du textile tirent la sonnette d’alarme.

Parce qu’on veut leur imposer une augmentation unilatérale de 12 % des salaires. Le secteur est K.-O. En 2005, le textile employait 600 000 personnes. En 2010, 200 000. Au profit de la Chine principalement. Aujourd’hui, les Turcs entrent dans ces marchés-là, dans le prêt-à-porter. Beaucoup de sociétés tunisiennes, dans le domaine du jean, des pulls, tout ce qui est simple, un travail de masse, souffrent.

Le Maroc pratique-t-il le dumping ?

Oui. Il se protège, donc il pratique le dumping pour mettre hors du coup tout concurrent potentiel. Nous sommes un petit marché. Dix millions de consommateurs contre quarante pour le Maroc. Pour produire, pour atteindre des tailles stratégiques sur leur propre marché, l’Égypte ou le Maroc ont un énorme avantage sur nous.

Tunisair connaît de gros problèmes ces temps-ci…

Elle en est consciente. Les syndicats sont tout sauf patriotes en laissant des étrangers dans des aéroports pendant des heures et des heures, ils savent que les conséquences sont graves. Tunisair, c’est 8 500 employés et elle a perdu 500 millions de dinars en 2016. Elle prépare un plan d’assainissement avec 1 000 départs volontaires et 2 000 à négocier. Dans une société étatique, on ne peut pas faire de licenciement abusif. Ce sont tous des fonctionnaires à la fin de la journée. Au total, ce sera 3 000 départs.

Souhaitez-vous vous lancer en politique pour mettre en œuvre vos propositions ?

Non. Je veux contribuer au débat en tant qu’homme d’affaires, par le biais de la société civile, mais pas au sein d’un parti politique. Si vous entrez dans la politique, vous êtes obligé d’être un médiocre, un hypocrite, et de parler le langage pour obtenir votre objectif. Je ne suis pas prêt à sacrifier mes principes. Tant qu’on est à l’extérieur du système, on peut critiquer, on peut suggérer, sans se demander « que va-t-on dire de moi ? », « Est-ce que je vais gagner les prochaines élections ? ». Là, avec vous, je peux parler franchement.

Source : Le Point Afrique

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